Jacinthe, 29 ans, Ouvrière des chantiers maritimes

Jacinthe, 29 ans, Ouvrière des chantiers maritimes

Manifestation pour le climat sur le Vieux-Port de La Rochelle

Je suis Jacinthe. Je travaille ici, sur le chantier naval sur la gestion de fin de vie des bateaux. L’idée, c’est de valoriser un maximum de matériaux : ça permet à la communauté de faire des économies en termes environnemental et financier. On recycle même les navires maintenant.

Il y a quinze ans, l’agglomération rochelaise s’est heurtée à un vrai problème : l'embouteillage de sa filière de recyclage de bateau, et la gestion d’un cimetière de bateaux de plaisance fabriqués dans la deuxième moitié du vingtième siècle. Ce problème, c’était leur coque en fibre de polyester. Jusqu’aux années 2020, on ne recyclait que 25% de polyester, par broyage et incinération. Aujourd’hui, la production de plastique est interdite depuis une dizaine d’années. Les entreprises qui en ont besoin doivent récupérer celui qui existe déjà, et le revaloriser. Donc ici, on travaille avec les courtiers de plastique qui nous achètent le polyester des bateaux qui ne naviguent plus. C’est un nouveau métier à côté des shipchandlers.

Pour le bois, c’est la menuiserie qui s’est installée de l’autre côté du chantier naval qui le récupère. Elle fabrique des meubles de salle de bain et de cuisine. Le bois de navigation, c’est souvent du bois exotique ou du robinier qui supportent de forts taux d’hygrométrie, c’est parfait pour les salles d’eau des logements. Le métal, c’est plus simple, il repart en fonderie, et les textiles intègrent la filière classique de revalorisation.

Il y a de nombreuses zones d’océan contaminées où tu navigues dans les déchets pétroliers, plastiques, et les cadavres de poissons et d’oiseaux. Avec le processus de décomposition, la plupart de ces déchets se sont transformés en microparticules. Ça devient donc très difficile de les capter. A Terre, c’est moins visible. De vrais efforts sont réalisés pour préserver l’environnement et diminuer la pollution. La flore et la faune s’adaptent. Les intersaisons sont luxuriantes, mais l’été est de plus en plus aride. Quand je vais au travail, les paysages me rappellent de plus en plus un voyage que j’ai fait avec mes parents quand j’avais neuf ans. On est allé passer l’été dans le sud du Portugal, vers Faro. C’était une version de la côte Atlantique que je ne connaissais pas : de fortes températures que le vent marin rend supportable. Parfois je me dis que c’est trop tard, qu’on ne pourra jamais sauver l’océan. Alors à mon niveau, je suis contente de participer au recyclage.

Il y a un seul bateau sur lequel je n’ai pas réussi à travailler en collecte des matériaux. Quand je l’ai vu, je ne sais pas pourquoi, je me suis dit que sa vie n’était pas terminée. J’ai demandé à le récupérer, et je l’ai retapé pendant deux ans. Le week-end, je faisais renaître un bateau alors que la semaine je participais à en démanteler d’autres.

Il se passe des choses avec certains bateaux, des rencontres.  Moi j’ai rencontré mon bateau. Il n’a ni moteur ni électronique : c’est trop cher à cause de la raréfaction mondiale de métaux rares. La contrainte à la sobriété énergétique m’a permis de découvrir mes réels besoins. En naviguant, j’ai découvert des limites brutes : celles de mon embarcation, celles de la nature, et les miennes. Mon bateau, c’est le plus joli petit bateau de l’univers ! Il est en bois, résine de chanvre et jute. Le reste c’est de la récupération que j’ai faite sur plusieurs chantiers, en particulier des chantiers de démolition de vieux cargos, de tankers et de ferries qui sont aujourd’hui interdits à la navigation. Les voiliers ne sont bien sûr pas les seuls bateaux autorisés. On a développé des motorisations alternatives, plus propres et silencieuses. Quel bonheur ce silence, quand tu es en mer, et aussi quand tu bosses toute la journée sur le chantier naval.

Quand tu construis, tu dois apprivoiser les matériaux et anticiper les problèmes. Tu bricoles avec ce que tu as sous la main en imaginant ce qui pourrait arriver.

J’aime bien regarder les bateaux finis mis à l’eau par leurs propriétaires et partir. C’est de la joie de les regarder prendre la mer après de longs mois de préparation. Quand ils partent pour la première fois, je pense souvent « Fais attention à toi petit bateau ». L’océan m’a appris que la nature gagne toujours.

L’océan, ça reste un des seuls espaces de liberté : pas de drone, pas d’astreinte, pas de caméras de surveillance. Bien sûr, il y a la géolocalisation : tout le monde peut savoir où les bateaux sont tout le temps. Mais sur l’eau, on oublie. On oublie la terre et les gens. C’est méditatif. Je n’ai jamais été aussi heureuse que quand je suis en mer avec mon bateau.

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