La journée de Jeanne, 9 ½ ans

La journée de Jeanne, 9 ½ ans

Manifestation pour le climat sur le Vieux-Port de La Rochelle

Comme hier, et avant-hier et avant-avant-hier, c’est Bonaparte qui m’a réveillée. J’habite au 3ème étage de l’immeuble mais il a de la voix ce coq. Très vite, j’ai filé, pieds nus (ma mère déteste que je me balade dans l’immeuble pieds nus, hi hi), donner à manger au coq et aux poulettes. Cette semaine ma famille est en charge de nourrir le petit poulailler de l’îlot (les 4 immeubles qui partagent ressources & énergie – NDLR). Il est installé dans la cour centrale, à côté du jardin partagé. Chez Selma, ma copine, le poulailler est sur le toit de l’immeuble. Et il y a même des lapins. Je remonte avec quelques framboises du jardin pour le petit déj.

Mon petit frère a mis la table. Il y a du lait de chèvre ce matin, des flocons d’avoine – parfait avec les framboises. Après, on s’habille vite parce que je dois retrouver les 11 autres élèves de la classe dans le marais de Tasdon. C’est l’automne aujourd’hui et l’instituteur a décidé de faire école dehors toute la journée. Depuis la rentrée, c’était surtout l’après-midi. J’adore ça, être dehors. Je mets une tenue cracra – mon grand-père appelle de cette façon les tenues qui servent à crapahuter. C’est ma salopette préférée, toute douce. Elle vient d’un magasin que j’adore (je sais j’adooore beaucoup de choses) : c’est très grand, on peut courir, on peut manger et même aider parfois à la cuisine et il y a des tas de fringues et des machines à coudre et personne ne s’énerve. C’est un lieu « ternatif » comme dit mon petit frère, installé dans les hangars abandonnés d’un supermarché. C’est marrant, ces trucs, les hypermarchés et supermarchés. Mes parents en parlent et j’ai aussi vu ça pendant le cours d’histoire en classe. Bon, ça n’existe plus et il est temps de partir. Jasmin, le voisin vient de sonner. Il vit dans la crèche-maison de retraite de l’immeuble d’en face (un habitat partagé pour séniors qui abrite aussi une crèche). C’est là que mon père travaille, il part très tôt le matin pour accueillir les petits enfants. J’ai horreur des bébés. Ça pleure tout le temps. Bon, Jasmin est là pour nous conduire à l’école. Les autres élèves de l’immeuble qui sont dans ma classe partent tous avec lui pour le marais de Tasdon. A pieds, ça va être vite fait. Personne ne traîne et moi, je cours.

Une journée de libellules, crapauds, grenouilles, poules d’eau, poissons qui font des bulles. Une journée à trouver de l’aneth et à étudier le carbone bleu. Je vais encore bluffer mon père ce soir. L’instit a dit que chacun a le droit de ramener des graines d’aneth pour en faire des semis. L’odeur est géniale. A midi, on en a mis dans les sandwichs, le goût a l’air d’un parfum vert acide et sucré.

A 4h, on fait une pause dans l’herbe. Aujourd’hui, c’est au tour de Djamil d’amener le goûter pour la classe. Chaque jour ça change. Il a amené des pommes du verger participatif de Dompierre. C’est dingue. En dernière année de maternelle, on avait été voir la plantation des arbres dans les marges des champs de céréales. C’était Jacob, l’agroforestier qui avait fait la visite. Les pommes sont énormes. Ça a dû pousser super vite. Heureusement que l’instit avait pris un charriot de vélo pour les transporter.

Oh, dans une heure on sera déjà à la maison. J’ai envie de lire. J’irai dans un des hamacs de la cour centrale. Avec une poulette dans les bras pour avoir chaud. Après, ce sera un peu comme tous les jours : se laver, aider à préparer le repas, manger, faire la vaisselle. Dans ma famille, ça parle tout le temps et ça rigole un max. On se dispute aussi. Quand des copains viennent, y en a qui sont surpris. On parle tous super fort et on veut toujours avoir raison.

Quand tout est rangé dans la cuisine, on retourne aux falbalas. Avec des gens de l’îlot, on prépare une pièce de théâtre depuis la rentrée et là on en est aux costumes. Moi, je jouerai dans la pièce mais je suis aussi menuisière, enfin aide-menuisière. Et on construit une petite cabane pour le décor. Mon père lui coupe et recoupe les costumes. On est installé dans la salle du rez-de-chaussée. C’est pour les immeubles de notre îlot. Comme on n’est pas loin d’une ressourcerie, on a plein de trucs qu’on échange contre des places pour le spectacle ou des services ou contre de la monnaie locale. Papa dit que c’est une caverne d’Ali Baba cet endroit. Comme on veut tous avancer sur le spectacle, on y passe pas mal de soirées. Et mes parents sont quand même stricts et on se couche tôt, sauf, sauf vendredi. On a une salle internet dans l’immeuble et le vendredi c’est nous, les moins de 12 ans, qui décidons de ce que l’on va voir. J’adore ça, et la salle, elle est vraiment bien. Il y a des canapés rouges, super mous, on s’enfonce dedans pour regarder ce qu’on veut, et il y a aussi des tablettes, les vieux disent des « ordinateurs ». Mais comme ça consomme un max d’énergie, faut choisir un créneau pour les utiliser.

Il faut que j’y aille. L’instit nous appelle. Mais il y a encore un truc que je voulais te dire. Mon papy et ma mamie vont venir pour le spectacle. Ils habitent toujours à Nanterre. Nous on a quitté Paris quand j’étais super jeune et que mon petit frère n’était pas né. Mon père dit tout le temps que la vie à La Rochelle était faite pour nous, même si pour de vrai on n’habite pas à La Rochelle mais à Aytré. Mon papy et ma mamie viennent en voiture. Et papa a horreur de ça. Il est très fier de dire qu’à Paris on n’avait pas de voiture et qu’il n’y a pas de raison qu’on en ait une maintenant. Quand papy est là, ils se disputent tous les deux, toujours quand on est à table. Papa dit qu’il faut abandonner les voitures totalement. Papy dit que c’est une voiture à propulsion électrique, qu’il compense pour le traitement de la batterie et que maintenant, d’ailleurs, ils font un super tri sélectif. Et papa rigole et dit que nous on ne produit pas d’ordures, qu’on recycle tout. Après ils sont tout rouges tous les deux et maman les met dehors tous les deux et les envoie regarder les carottes pousser dans la cour qu’elle dit. Et après ils reviennent tout calmes. Voilà, c’est ça que je voulais te dire. Tu viendras voir notre spectacle ?

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